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Musées de sculpture en plein air
Les photographies d’Eugène Atget
dans les jardins des Tuileries et de Versailles
Vers la fin du siècle dernier, Paris formait un vaste musée
dont les richesses incomparables se trouvaient disséminées
aussi bien dans les édifices religieux et dans les monuments
publics que dans les habitations privées…
ALFRED DE CHAMPEAUX, « l’Art décoratif dans le vieux Paris »
Il faudrait ajouter, dans les jardins.
Alfred de Champeaux, qui allait devenir conservateur de la bibliothèque des Arts décoratifs, écrit ces lignes dans un article paru dans la Gazette des Beaux-Arts en 1890, l’année même où Eugène Atget ouvre à Paris son premier studio de photographe.
En cette fin du XIXe siècle, les travaux d’embellissements urbains menés par le baron Haussmann entraînent la démolition de quartiers entiers du Paris historique, ce dont s’émeuvent nombre d’amateurs d’art, soucieux de conserver la mémoire des richesses artistiques de la capitale.
Le fonds Eugène Atget (1857 – 1927) de la bibliothèque des Arts décoratifs
C’est dans ce climat qu’Eugène Atget commence à parcourir méthodiquement les rues de Paris, photographiant les hôtels particuliers, leurs portes et marteaux de portes, leurs balcons, les boutiques, les fontaines, les églises et les jardins. Il effectue ses deux premières ventes de photographies en 1898 au musée de Sculpture comparée du Trocadéro et au musée Carnavalet.
Ces photographies ne pouvaient que susciter l’engouement d’Alfred de Champeaux et de Jules Maciet et le 24 mars 1900, à son tour, la bibliothèque de l’Union Centrale des Arts décoratifs, comme elle s’intitule alors, lui achète deux lots, l’un de 50 photographies de « Vues du Vieux Paris », l’autre de 80 photographies de Plantes. Les achats se succèderont chaque année, en janvier ou février, « Vues du Vieux Paris », « Environs de Paris », « Vues de Versailles et de Saint-Cloud », etc., jusqu’en 1926, un an avant la mort d’Atget.
Le résultat se mesure à l’importance de la collection qui ne compte pas moins de 1779 tirages sur papier albuminé qui tous ont été collés dans les albums de la collection Maciet dans les séries Architecture, Décoration, Ferronnerie, Jardins, Sculpture…
Pendant trois quarts de siècle, classés dans les albums, malgré leur consultation régulière, ces épreuves étaient retournées à l’anonymat, le nom d’Atget n’étant jamais indiqué, jusqu’à ce jour des années 1970 où elles furent redécouvertes grâce à une jeune étudiante américaine venue consulter « la collection Atget conservée à la bibliothèque » mentionnée dans un dossier des Monuments Historiques.
Les cahiers d’inventaire révèlent les achats, leur identification commence dans les albums. Peu à peu la liste s’allonge et presque tous les tirages sur papier albuminé sont retrouvés. Ils sont alors retirés des albums, décollés des pages révélant le numéro du négatif et la légende annotés au verso par Atget, puis montés sur vélin par l’Atelier de Restauration de la Bibliothèque nationale de France et enfin conservés dans des boîtes de conservation adaptées, selon la classification initiale adoptée pour la Collection.
Les statues du jardin des Tuileries vues par Eugène Atget
Dès les années 1898, en même temps qu’il photographie les monuments du vieux Paris, Eugène Atget s’attache aussi à recenser les œuvres sculptées conservées dans les jardins parisiens ainsi que dans ceux de Sceaux, de Saint-Cloud et de Versailles.
A Paris, le jardin des Tuileries retient particulièrement son attention. Il le parcourt inlassablement durant plusieurs campagnes et répertorie méthodiquement toutes les statues, choisissant le meilleur angle pour les mettre en valeur. Sur les 66 tirages sur papier albuminé du jardin que conserve la bibliothèque, 21 sont présentés au public dans le Hall d’entrée, choisis pour l’état de leur conservation et la qualité de leur prise de vue.
Le premier jardin remonte aux années 1563, tracé à la demande de la reine Catherine de Médicis, en même temps que s’érigeait le palais des Tuileries sur l’emplacement des terrains occupés par les ateliers de céramique et de tuiles auxquels il doit son nom.
Tout au long du siècle suivant, les rois poursuivent l’œuvre de la reine et leurs jardiniers, Claude Mollet, André Le Nôtre l’agrandissent et l’embellissent. Ils tracent les perspectives des allées, développent les terrasses, plantent sapins, ifs, cyprès, dessinent les parterres. Il faut savoir pourtant que dans ce jardin qui commence à devenir la promenade à la mode de la cour et de la ville il n’y a alors nulle trace de statuaire.
Il faut attendre les premières années du XVIIIe siècle pour que les Bâtiments du roi décident d’orner les Tuileries de statues de marbre. Les premiers transports se font de Marly et de Versailles, de juillet 1716 à juillet 1717. En 1722, le côté occidentale du bassin octogonale s’orne de trois termes de marbre, Les Saisons : Pomone, dite parfois le Printemps ou Flore, Vertumne ou l’Automne, œuvres de 1696 de François Barois, et l’Hiver de Jean Raon de 1712. Le quatrième terme Cérès ou l’Eté, œuvre de 1726 de Guillaume Coustou, est placé en 1735.
Eugène Atget est particulièrement sensible à cette statuaire classique. Il photographie les quatre termes des Saisons en hiver, les détachant sur les fonds des allées d’arbres dénudés au travers desquels transparaît le ciel. Ainsi, Cérès et sa faucille, toute de grâce, légèrement déportée sur la droite, prise sous un angle ascendant qui privilégie le drapé de sa tunique.
Du Bacchus de Versailles de 1713, de Guillaume Coustou, installé aux Tuileries en 1797, une vue de dos pourrait s’intitulée familièrement « Le Bacchus aux belles fesses », évocation de la Vénus callipyge. Le bras droit levé, la main posée sur la tête, il semble scruter l’horizon qu’il domine de la Rampe du Fer à cheval.
Mais, c’est la Révolution qui, en ajoutant un vaste ensemble de bronzes et de marbres en provenance des demeures royales, transformera le jardin en véritable musée de sculpture en plein air. C’est ainsi, d’ailleurs, qu’à partir de 1798, il est décrit dans les guides destinés au public désireux de trouver les descriptions lui donnant la clef des œuvres qu’il admire.
Sous Louis-Philippe sont érigées des statues de héros célèbres de l’Antiquité. Les tirages qu’Atget nous a laissés du Phidias et du Prométhée de James Pradier, placés aux Tuileries en 1835 sont malheureusement trop pâlis pour être exposés.
A partir du Second Empire, les statues exposées au Salon commencent à peupler les bosquets puis le jardin lui-même dans le souci de présenter l’art contemporain dans le musée qu’est devenu le jardin. Atget, là encore, s’attache à fixer ces œuvres au travers de son objectif infaillible. Elles défilent devant nous, témoins de l’art statuaire de la fin du XIXe siècle. Attardons-nous devant quelques figures féminines qui l’ont inspiré.
La Bacchante d’Albert-Ernest Carrier-Belleuse exposée au Salon de 1863, encore toute imprégnée d’inspiration classique, est photographiée de face, révèlant sa nudité et le déhanchement de son corps qui s’appuie sur la gaine ornée de la tête de Priape.
La Nymphe de Diane de Louis Lévêque, de 1866, est saisie de profil, couronnée de feuille d’eau, légèrement penchée, se mirant dans l’eau. Son visage emprunte ses traits à ceux de l’Impératrice Eugénie.
Le Réveil de Nicolas Mayer de 1891, prise de face dans le jardin du Carrousel, sur fond de Pavillon de Marsan et de ciel, pour mieux mettre en valeur son corps étiré et l’arabesque de ses bras arrondis au-dessus de la tête.
Les statues de Versailles vues par Eugène Atget
De 1901 à 1905, Eugène Atget effectue plusieurs campagnes de prises de vue dans le parc et le jardin de Versailles. Comme aux Tuileries, il répertorie statues, fontaines, bosquets et vases monumentaux.
Le Musée de l’Ile-de-France au château de Sceaux possède 300 photographies de Versailles. La bibliothèque des Arts décoratifs en conserve 97 et en présente 22 dans le Cabinet de l’Amateur.
Dès 1661, Louis XIV, en même temps qu’il décide des grands travaux d’agrandissement du château de son père, s’intéresse au jardin et fait appel à André Le Nôtre. Les travaux de terrassement, le dessin des parterres d’eau, l’aménagement des bosquets et la mise en place des statues se prolongent jusqu’en 1704. Le jardin peut être alors considéré comme achevé après la mort de Le Nôtre et les dernières transformations dues à Jules Hardouin Mansart.
Si Louis XV ne lui apporte que peu de changements, Louis XVI décide de replanter le parc entraînant la disparition de quelques bosquets. Ce sont ces mêmes jardin et parc qui sont arpentés par Atget et aujourd’hui encore par le visiteur.
Dans sa Manière de montrer les Jardins de Versailles dont nous possédons 6 versions manuscrites rédigées de 1689 à 1705, « Louis XIV pose sur son parc un regard de photographe, succession de pauses, de points de vue. Placé à un endroit privilégié le visiteur n’a plus qu’à admirer un perspective ou un décor précis… Mais le Roi ignore très volontairement un des éléments essentiels du décor, les quelques 300 sculptures et vases de plomb, de marbre et de bronze qui ornent le parc. » (Simone Hoog)
N’est-ce pas la même attitude qu’adopte Atget ? semblant suivre pas à pas le parcours du Roi, à cette différence que lui s’attache aux statues. Suivons-le dans son périple versaillais.
« En sortant du chasteau… on ira sur la terrasse ; recommandait le Roi à ses visiteurs, il faut s’arrester sur le haut des degrez pour considérer la situation des parterres des pièces d’eau et les fontaines des Cabinets ».
Atget s’arrête sur la terrasse, photographie les statues des fleuves en bronze fondues par les Keller ainsi que les huit groupes d’enfants potelés qui jouant avec un pigeon ou des coquillages qui se mirant dans un miroir. Ces œuvres dues à Jean Dugoulon, Jean-Baptiste Poultier, Pierre Granier… sont immortalisées à tout jamais par l’objectif d’Atget qui saisit admirablement la grâce fugitive de l’enfance.
« On entrera dans la Colonnade, poursuit le Roi, on ira dans le milieu, où l’on fera le tour pour considérer les colonnes, les cintres, les bas-reliefs et les bassins ». Atget entre dans la Colonnade, il photographie les colonnes du péristyle, toutes de marbres différents, en une magnifique vue oblique. Mais, il tourne également autour du groupe de l’Enlèvement de Proserpine par François Girardon et autour du socle sculpté pour en saisir le moindre détail dont ne parle pas le Roi.
A Versailles, Eugène Atget poursuit son inventaire, à des saisons et des heures différentes, découpant l’espace mais aussi des morceaux de marbre, notamment de vases. Il réalise ainsi une douzaine de clichés du Bosquet de l’Arc de Triomphe, s’attardant sur la France triomphante. Il découvre la nature, privilégiant les allées menant au Parterre de Latone qu’il intitule « Coin de Parc ». Dans des perspectives toujours ascendantes et obliques, dans une lumière légèrement voilée, empreinte de poésie mystérieuse, le Bacchus de Pierre Granier, le terme de Pandore de Pierre Legros, se fondent presque sous les frondaisons des arbres. Et, le Vase de marbre sculpté par Hurtrelle, au parterre du nord, vers l’allée des ifs, dans une composition légèrement asymétrique, nous dévoile la quintessence de son œuvre, toute d’équilibre et d’ordre, de silence, sans jamais de présence humaine, bien faite pour séduire notre siècle, le vingt-et-unième, épris de son passé.
Statuaire en péril
Si le visiteur de la bibliothèque peut, aujourd’hui encore, parmi la centaine d’œuvres qui le peuplent, admirer dans le jardin des Tuileries les Termes des Saisons, le Bacchus de Versailles, la Bacchante de Carrier-Belleuse, elle, a été mise à l’abri au musée d’Orsay en 1984 tout comme les deux groupes des chevaux de Marly de Guillaume Coustou le furent en 1986 au musée du Louvre, remplacés par des copies réalisées par moulages. Et, du ravissant Réveil de Mayer il ne reste que la photographie d’Eugène Atget et quelques fragments conservés au Musée du Louvre, la statue ayant été gravement endommagée lors des combats de la Libération
De même, dans le parc de Versailles, si le visiteur peut encore s’émerveiller devant près de 300 statues de marbre et de bronze mises en place sous Louis XIV, qui en fait le plus grand musée de sculpture du XVIIe siècle du monde, il ne peut plus contempler nombre d’œuvres originales dont par exemple, le célèbre Enlèvement de Proserpine de Girardon désormais en réserve, remplacé dans la Colonnade par un moulage. Le Bosquet des Trois Fontaines, qu’Atget intitule Bosquet de l’Arc de Triomphe, a quant à lui disparu.
Le visiteur doit avoir conscience que toutes les statues encore en place dans les jardins sont en péril. Soumises à l’érosion du temps, à la pollution de l’air, leur marbre blanc nécessite aujourd’hui une restauration. Elles doivent aussi affronter les dégradations dues aux visiteurs inconséquents qui ne craignent pas de grimper sur les socles pour réussir la prise de vue unique ou se faire eux-mêmes photographier. C’est qu’une statue de plein air, hors du musée, perd son statut privilégié de chef-d’œuvre intouchable
Pour Geneviève Bresc-Bautier, conservateur du département des sculptures du musée du Louvre, chargé de la statuaire des Tuileries, l’idéal serait de continuer à mettre à l’abri les statues et de les remplacer par leurs copies à l’extérieur. Pour le conservateur en charge des sculptures à Versailles, il est également temps d’agir. Versailles a commencé en lançant cette année la 3ème campagne « Adoptez une statue du parc » en finançant sa restauration et en associant son nom à la statue de son choix. La tâche est d’importance.
Les épreuves photographiques d’Eugène Atget n’en sont que plus précieuses, témoins d’un passé où les œuvres originales étaient encore toutes en place dans leur environnement de jardin.
Josiane Sartre
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Source © Artprice.com |
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19 janvier 2009 – 24 avril 2009 de 10h à 18h
Bibliothèque des Arts décoratifs 111, rue de rivoli 75001 Paris |
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